mardi 28 janvier 2020

Prague - Jour 4 - Partie 1 - N'oublie pas ta kippa

Les Black Keys ont beau s’époumoner à chanter 'Lonely boy' dans le réveil, c'est toujours aussi difficile de se lever! La mère de Martina passe dans le vestibule: on en profite pour lui expliquer le problème des lampes qui ne fonctionnent plus. Elle prévient sa fille qui vient nous aider à réenclencher le disjoncteur, et tout rentre dans l'ordre.


On traîne encore un peu, puis on finit par s'arracher vers 10h30...
Direction le quartier de Josefov, l'ancien quartier juif de Prague, qui va être notre principale destination de la journée...



Au centre du quartier, il y a la rue de Paris et ses boutiques de luxe. Elle fut baptisée ainsi car elle fut tracée au début du 20ème siècle lors du réaménagement du quartier: une large avenue aérée comme c'était la mode à l'époque à Paris...


Il y a plusieurs synagogues à visiter dans le ghetto. Nous allons commencer par la plus fréquentée par les touristes donc ça commence par une longue file d'attente avec la Pinkasova Synagoga.
Suite à un quiproquo à l'entrée, le caissier me rend le billet de 500 couronnes que je viens de lui donner et je n'ose pas le lui faire remarquer... et donc je ne paie pas. Cette année commence mal, si maintenant je me mets à devenir malhonnête!


Les portes de la synagogue s'ouvrent: celle-ci n'est plus en fonction mais a été transformée en lieu de mémoire pour les déportés des camps d'extermination nazi.


Les grandes salles sont toutes vides et les murs blancs sont remplis des noms des martyrs juifs du pays tout entier. Il y en aurait plus de 60000. Effrayant...


Sur l'un des murs est également noté la liste des ghettos et camps de concentration où les victimes étaient prisonniers.


La visite se poursuit à l'étage avec une exposition de dessins d'enfants faits lors de leur détention dans le camp de Theresienstadt. Friedl Dicker-Brandeis, une artiste reconnue (adepte du Bauhaus) qui fut aussi déportée dans ce camp s'occupa d'un groupe d'enfants et les incita à dessiner afin d'exprimer leurs peurs et leurs rêves dans ce milieu si hostile...


A travers les dessins (plus de 4500 ont été récupérés), on peut voir la vie de ces enfants, leurs souvenirs de la vie d'avant, leur vision de la guerre...


On voit aussi leurs souhaits de revenir un jour à la maison, vers la paix...


Et bien sûr, certains dessins évoquent des scènes beaucoup trop dures et marquantes pour des enfants innocents...


La plupart d'entre eux, comme leur professeur, furent par la suite envoyés à Auschwitz où ils furent exterminés. Assez touchante cette exposition...
Quand je reprend mes esprits, je m'aperçois que mes 3 compagnons ont disparu. Je fais 2 à 3 fois le tour de la synagogue, je sors dehors vers le cimetière (suite de la visite), puis je reviens sur mes pas.
On m'a abandonné? Non finalement revoilà Florence qui est venue me chercher: ils sont déjà presque à la fin du cimetière.


L'ancien cimetière juif du quartier est si ancien qu'on ne connait même pas la date de sa création.
Les tombes s'accumulent, tiennent droit tant bien que mal, et il y en aurait même plusieurs couches:  on estime qu'il y aurait plus de 12000 sépultures sur un terrain de même pas 2 hectares.


Je vais tenter de rejoindre les autres en vitesse... sauf que... il est bien photogénique ce vieux cimetière. Je suis même inspiré: je vais mettre mon appareil en mode 'noir et blanc'.


Le cimetière fut finalement fermé en 1786, date à laquelle pour des raisons sanitaires l'empereur interdit l’inhumation à l'intérieur des villes. Un autre cimetière fut construit à l'extérieur de Prague, plus grand (d'ailleurs c'est là que Franz Kafka est inhumé).


Donc depuis toutes ces années le vieux cimetière est resté là, au milieu du ghetto, abandonné... Les pierres tombales se sont peu à peu affaissées, fatiguées et burinées par le temps...


Si on dit qu'il y a plusieurs couches de tombes, c'est que même pendant ses années d'utilisation le manque de place se faisait sentir. Il n'était pas question de supprimer ou de déplacer des tombes, alors on 'empila' celles ci en érigeant une couche de terre dessus les sépultures précédentes. Par endroit il y aurait 12 couches de tombes successives...
C'est ce qui explique que le niveau du sol du cimetière est plus élevé que celui des rues environnantes: on arrive presque au deuxième étage des immeubles d'à côté...


Sur ces vieilles pierres tombales, je remarque des petits bouts de papier insérés dans de petites fentes ou dans des trous issus d'anciennes gravures. J'imagine que ce sont des prières ou des messages adressés aux défunts.
Il est d'usage aussi de déposer de petits cailloux sur les pierres tombales pour rendre hommage aux gens enterrés ici...


Sur certaines pierres tombales on discerne des symboles qui indiquent des renseignements sur la personne enterrée là: les mains levées indiquent qu'il s'agit d'un descendant de rabbins (Cohen).


Sur d'autres on aperçoit un poisson, ou un ours, ou encore un autre symbole qui fait référence aux 12 tribus d'Israël dont le défunt serait le descendant. Cela peut également évoquer le métier de la personne ou son nom de famille.


Les tombes sur lesquelles figurent une sculpture de lion sont celles de personnes importantes et respectées par la communauté. Certaines ont carrément de petits mausolées.


Retour à la couleur!
A la sortie du cimetière, nous passons par l'ancienne maison qui faisait office de morgue et où les corps des défunts étaient préparés pour l'enterrement.


Un petit musée y explique les étapes de la cérémonie. Celle-ci était confiée à une confrérie de croque mort qui régissait les lieux.


Après un tour très bref, nous voici à nouveau tous les quatre dehors, et nous n'allons pas y rester longtemps car notre prochaine visite se trouve juste à côté, à même pas trois mètres.
La synagogue Klaus de 1694 a elle aussi été transformée en musée.


L'intérieur fait vraiment penser à une église et l'exposition évoque les rites et traditions de la religion juive. Malheureusement nous n'avons pas le temps de nous intéresser en profondeur à tout (surtout Pierre-André et Frédéric qui vont toujours trop vite pour moi) mais on peut 'survoler' les œuvres exposées, en jetant un œil au hasard sur certaines explications...


Par exemple on y voit les 3 réceptacles cylindriques où l'on mettait les rouleaux de la torah. Il y a aussi une collection de gobelets à épices (utilisés comme l'encens dans certains rites).
Côté traditions, je ne savais que pendant la Pessah (la pâques juive) il était interdit de manger toutes sortes de levure, et donc ils ont inventé le pain azyme.
La Bar Mitsvah existe aussi pour les filles, mais elle est beaucoup moins festive que pour les garçons: une simple lecture d'un extrait de la bible pendant l'office... c'est vraiment une religion sexiste.


Pas le temps d'en lire plus: il est temps de partir.
Dehors il commence à neiger.
On passe devant les étals des vendeurs de souvenirs, et je note au passage les figurines représentant le Golem, une autre légende de la culture juive de Prague. Au XVIème siècle, l'un des rabbins de Prague aurait créé cette créature humanoïde en argile chargée de protéger la communauté.


C'est l'heure du déjeuner. On pense d'abord aller manger dans un restaurant kascher (histoire de rester dans le thème), mais les prix du King Solomon, le seul restaurant juif du coin, nous semblent un peu trop élevés, et les plats pas franchement dépaysants.
On va plutôt marcher un peu à la recherche d'un autre endroit. Et on trouvera notre bonheur un peu plus loin dans la même rue.


Le restaurant appartient à la brasserie Pilsner Urquel, l'occasion pour mes compagnons de choisir une nouvelle bière dans la longue liste qui figure dans le menu.
Dehors, ça y est: une bonne neige est en train de tomber! On voit même un gamin s'amuser à lancer des boules!
Et pendant ce temps, nous dévorons nos plats: jambon rôti pour moi et goulash à la bière pour les autres. Une très bonne adresse ce restaurant! Seul le Strudel maison est un peu moyen...


Il est temps pour nous de repartir, alors que la neige s'est nettement affaiblie. Et nous n'allons pas loin, car la prochaine synagogue que nous allons visiter se trouve juste en face: la Synagogue Espagnole.


En passant, on remarquera cette superbe statue surréaliste, dédiée au grand écrivain Franz Kafka, et qui le représente sur les épaules d'un géant sans tête ni mains.


Kafka était juif et est né à Josefov. Il travailla comme gratte papier dans plusieurs entreprises d'assurance (dont celle dans laquelle je travaille) mais se donnait du temps pour s'adonner à sa véritable passion: l'écriture. Même si son oeuvre n'est pas prolifique, son regard cynique et absurde sur le monde moderne a durablement influencé la littérature moderne.


En entrant dans le vestibule, on remarque qu'il y a ce soir un autre concert dans la synagogue: Gerschwinn... intéressant.
La synagogue espagnole est de style mauresque, assez original pour une synagogue, mais ce style n'a rien à voir avec une prétendue origine orientale des fidèles. C'était juste un style à la mode à la fin du 19ème siècle lorsqu'elle fut construite.


La coupole au plafond, toute parée d'arabesques dorées, diffuse une lumière un peu irréelle...


La synagogue est vraiment très belle, mais tout comme les autres elle n'est plus utilisée et a été transformée en musée.
L'exposition s'attache ici à décrire l'histoire des juifs du ghetto: artistes, hommes politique, journalistes... En Tchéquie, les juifs ne parlaient pas le tchèque mais l'allemand, qui était la langue officielle de l'époque (la bohème faisant partie de l'empire d'Autriche Hongrie).



Pour les distinguer, on obligeait les juifs à porter un chapeau et une tenue spéciale qui devint leur signe culturel distinctif. A la fin du 19ème siècle, on voulut intégrer de force les juifs à la société laïque: les offices religieux devaient être fait en allemand, et l'on vit apparaître des orgues dans les églises (comme dans celle-ci).
Dans la salle d'à côté se trouve une collection d'argenterie, dont de grosses couronnes disposées sur les étuis à Torah.


Le tour est vite fait (mes compagnons ne semblent pas trop intéressés par la culture hébraïque). Nous voilà donc dehors avec la surprise de voir que la neige s'est définitivement arrêtée. On aperçoit même un peu de ciel bleu entre les nuages...


Mais nous avons encore des synagogues à visiter. On fait un petit détour par le jardin tout enneigé avant de rejoindre la synagogue Vieille Nouvelle.
Tenez regardez, vous voyez l'horloge sur cet immeuble qui fut l'ancien hôtel de ville du ghetto?


Il y a en fait deux horloges: celle du bas est l'horloge juive, dont la particularité est que ses aiguilles tournent dans l'autre sens de nos aiguilles habituelles. Il est 3h moins 5 en haut... et en bas aussi.


Pénétrons maintenant dans la synagogue, qui malgré son nom est bien la plus ancienne du quartier (1270).
On voit que le bâtiment est très ancien: les murs sont très épais et avec le peu d'ouvertures il y fait très sombre. Comparé à la synagogue espagnole où nous étions tout à l'heure, ici la décoration est à son strict minimum.


Pour une fois, la kippa est obligatoire à l'entrée, ce qui signifie que la synagogue est toujours en activité. Je n'ai pas de kippa, mais heureusement ils en fournissent à l'entrée.


Vous voyez cette petite ouverture en bas à droite? Elle servait aux femmes pour suivre l'office religieux: elles n'étaient en effet pas autorisées à entrer dans la synagogue et devaient rester dans une pièce à part.


Les fidèles, comme nous en ce moment, s’assoient sur les bancs disposés contre les murs. Sur certains d'entre eux est noté le nom de la famille à laquelle ce siège appartient.


Dans le vestibule avant de sortir, on nous montre les grands placards dans lesquels on entreposait l'argent des impôts de la communauté.


Nous voilà repartis... j'espère que personne n'a peur d'une overdose de synagogue car il nous en reste encore une dernière à visiter: la Maïsel synagoga.
Son style architectural est tout aussi particulier car c'est du néo-gothique. Bien que construite en 1590 par le prima Mordechai Mïsel, elle fut remaniée dans ce style en 1905.


A l'intérieur, à nouveau une exposition, cette fois-ci dédiée à la vie dans le quartier de Josefov. Il y a notamment un film en images de synthèses qui montre le survol du quartier, avec arrêt image sur les différentes synagogues que nous avons visitées.



Parmi les objets, on peut voir les signes distinctifs que la loi obligeait les juifs à arborer pour qu'on puisse les identifier: les hommes devaient porter un chapeau jaune et les femme un ruban de la même couleur. Pendant un moment on instigua même une loi selon laquelle seul le fils aîné des familles juives était autorisé à se marier.


Malgré toutes ces lois antisémites, la communauté arrivait à s'organiser, notamment grâce aux guildes de métiers dont voici certains étendards.
Ça me fait vraiment penser à ce que j'ai pu voir au musée Polin, à Varsovie, où les mêmes lois restrictives étaient en vigueur... Décidément les nazis n'ont rien inventé.


Voilà je crois que nous en avons fini avec le quartier de Josefov. Plus je visite de capitales européennes, plus je me rends compte que la culture juive fait partie de l'Histoire européenne.
Sur le chemin qui nous amène vers la vieille ville, je baisse la tête et je remarque l'une de ces plaques déposées sur le trottoir devant les immeubles où ont vécu des victimes déportées à Auschwitz. Je me rappelle en avoir vu à Berlin, à Vilnius... Le même drame partout. La même histoire...

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